Roman
Titre
Plonger le regard
Auteur
Stefam
Éditeur
Éditions Dreaming
Genre
Science-fiction
Pages
318
Format
15.6cm x 23.4cm
Intérieur
Papier crème

Noir et blanc

Couverture
Couleur

Souple

Finition mate

Simplifié
Enrichi

Plonger
le regard

dans son reflet sur l'océan
et y voir d'étranges choses

Extrait

Prologue

SUR UNE BRETELLE d’autoroute, des véhicules foncent en vrombissant ; crachant leurs fumées nauséabondes dans un air autant saturé par leurs gaz toxiques que par leur vacarme assourdissant. Dangereusement près des bolides lancés à toute allure, un homme est assis sur un remblai bétonné au pied d’un pont. Au sein de cet enfer urbain, Virgil ne semble pas porter attention au torrent mécanique qui se déchaîne devant lui. Au contraire, avec sa chemise à manches courtes – aux motifs fleuris – et son sourire béat accroché au visage, il regarde passer un avion dans le ciel gris sale.

Approchez-vous un peu. Vous constatez qu’il est assis sur une affiche, représentant le sable d’une plage exotique, où sont imprimés des coquillages et des étoiles de mer. L’image est grossièrement plaquée au sol par du gros adhésif large et marron. Approchez-vous encore. Vous apercevrez au travers de ses lunettes de soleil bardées d’électronique son regard perdu dans le vague. Pour lui, l’odeur pestilentielle des bolides, leur raffut insupportable et l’autoroute, tout s’est évanoui.

La photo sur laquelle il est assis est le point de départ d’une plage à Maracas Bay, sur l’île caribéenne de la Trinité. Malheureusement, il ne visitera probablement jamais cet endroit idyllique.

Ses pieds nus, aux côtés desquels sont posées des baskets qui ont déjà trop vécu, sont doucement léchés par les vagues holographiques. Des ersatz de cocotiers, caricatures aux troncs en forme de poire et aux feuilles à l’aspect caoutchouteux, sont plantés à la place des piliers du pont d’une des voix rapides. Seul l’avion est encore visible dans ce monde fictif. Dans un ciel peint d’un bleu intense, l’aéroplane file sans plus de fumée vomie par ces turbines.

Virgil profite du soleil artificiel en écoutant les mouettes.

1 — La mission de Cléa

UN GARÇON EN UNIFORME scolaire se tient au milieu de la brume. Une brise fraîche et humide vient caresser son visage. Il frémit, relève le col de sa veste et le maintient fermé d’une main. L’alizé repousse le brouillard loin de lui en le comprimant alentour pour former un large dôme dont il est le centre. Sur sa paroi, on distingue des bas-reliefs cotonneux qui représentent des scènes en mouvement. Une femme traverse majestueusement le mur vaporeux. Ses cheveux, rouge feu, sont portés en chignon. Elle est vêtue d’une longue robe d’une blancheur éclatante. Le col de son vêtement est en arc de cercle bordé d’un ruban doré. Ses manches courtes couvrent son épaule gauche tandis que la droite est dénudée. Sa robe plissée est serrée sous sa poitrine. Elle aurait tout aussi bien pu marcher dans les ruelles d’une ville de la Rome Antique sans dénoter avec ses habitants. L’enfant la salue d’un geste désinvolte.

— Salut, O.

— Bonjour, Virgil.

Il lui fait un signe de tête accompagné d’un regard entendu.

O prend une profonde inspiration et souffle sur la brume de la paroi. Un tunnel fantomatique s’y forme. Ils s’engagent sur sa pente douce. Arrivée au bout, elle perce un second tunnel qui part légèrement en biais du premier. Virgil suit docilement les chemins qu’elle crée un à un pour lui. Ce faisant, il tourne son attention sur la paroi couverte de bas-reliefs animés. Les scènes défilent devant ses yeux et un voile humide se forme sur ses rétines. Brusquement, il s’arrête près de l’une d’elles et son visage se crispe dans une expression contrariée. Il en détourne rapidement le regard.

— O !

— Oui, Virgil ?

— Je t’avais dit de retirer celle-là !

— Crois-tu vraiment que tu t’en débarrasseras aussi facilement ?

— Bien sûr ! répond-il en se redressant de toute sa hauteur pour se donner de l’aplomb.

Sans la regarder, il tend sa main tremblante vers la paroi… Lorsque ses doigts l’effleurent, la scène en question est aspirée par le mur où elle était gravée.

— Et voilà ! exulte-t-il.

— Bien, rétorque-t-elle en faisant une moue incrédule. Prétends-tu vraiment que tu as effacé ce souvenir ?

— Oui ! la nargue-t-il en réprimant tout de même un léger frisson. Je viens de te le prouver ! Tu le fais exprès, ou quoi ? clame-t-il d’une voix enrayée qui trahit sa nervosité.

Il stoppe ces chamailleries et tourne son attention vers le bout du tunnel. Il remarque le grand tableau au cadre doré qui y est suspendu. Avant qu’il y pose ses yeux, il aurait pu jurer qu’il n’y était pas. La peinture aux couleurs vives représente une jeune fille métisse assise sur un fauteuil massif, au dossier élevé et recouvert de velours cramoisi. Le regard de la petite est plongé dans celui de Virgil. Elle l’observe, avec une expression bien trop sérieuse pour son âge. Alors qu’il s’en approche, c’est à présent une adolescente.

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Maintenant, elle se repose dans un siège crapaud, typique du style Louis-Philippe, qui se trouve au milieu d’un mobilier du même style, posé sur une épaisse moquette saumon. Au moment où il remarque qu’il est lui aussi peint sur cette toile, il se retrouve à l’intérieur du tableau. Dans son espace personnel, il n’y a pas de meubles et la moquette a fait place à un carrelage blanc. Virgil, adolescent, est assis en tailleur sur le sol froid sous ses cuisses. Il fait face à une jeune femme d’une vingtaine d’années. Elle est assise dans un fauteuil boule, en plexiglas, qui est suspendu par une grosse chaîne argentée. Deux gros coussins rouges en tapissent l’intérieur. Machinalement, ses yeux sont attirés vers l’ascension de la chaîne pour voir jusqu’où elle monte, mais elle semble poursuivre son chemin à l’infini. Il est pris de vertige et doit vite redescendre de là. Depuis le temps, me laisser surprendre ainsi par un piège mental de Paraxial. Amateur ! se tance-t-il dans son for intérieur.

— Dites-moi Virgil, vous ne m’auriez tout de même pas oublié ? demande-t-elle sur un ton inquisiteur tout en haussant un sourcil interrogateur.

L’adolescent grimace comme s’il venait de commettre une fâcheuse erreur. La lumière décroît sur son visage. Les cieux sont remplis d’étoiles scintillantes.

Toujours assis en tailleur, Virgil est en apesanteur dans l’espace, sa peau couverte d’or. Chacune de ses mains produit une gerbe d’eau écumante qui s’élève en arc de cercle au-dessus de sa tête. Lorsqu’elles se rejoignent, elles s’annulent mutuellement. Soudain, une minuscule étoile filante perce l’obscurité… suivie d’une autre… puis d’une troisième… bientôt, un millier d’entre elles forment l’enveloppe d’une femme cosmique. O apparaît tel un corps céleste, une nébuleuse flamboyante.

Virgil tourne son regard vers une autre silhouette qui vient de se matérialiser au-dessus de lui. En lévitation, elle se tient droite et penchée en avant. Sa peau cuivrée luit de mille feux tandis que sa chevelure, aussi noire que le vide interastral, flotte majestueusement dans le vent stellaire. Elle porte un pantalon bouffant aux couleurs safran qui s’agitent autant que s’il contenait une tempête.

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Une jambe à peine repliée, l’autre droite, ses bras sont tendus vers le bas et légèrement éloignés du corps avec ses paumes faisant face au jeune homme. Elle ouvre ses yeux qui sont deux soleils. D’un geste souple, elle fait apparaître une carte de crédit entre ses doigts et la lui offre. Il s’empare du plastique un peu trop rapidement. Il essaye maladroitement de camoufler cette erreur en prenant un air détaché, mais c'est peine perdue. Elle sourit. Elle glisse vers lui, sa main tendue vers son visage. Il tente de reculer, mais c’est déjà trop tard : les doigts de la jeune femme effleurent son front.

Aussitôt, derrière elle un raz-de-marée se lève ! C’est une muraille liquide qui fait au moins une trentaine de mètres ! Sur ses parois, des images de créatures aquatiques se forment… une planète bleue… une ville. Il crie, terrifié. La vague s’abat sur lui avec un grondement effroyable alors qu’il hurle frénétiquement. Ses mouvements sont entravés et il suffoque ! Il fait sombre… il sombre. Il heurte ses coudes sur le fond marin alors qu’il se débat énergiquement avec ce qu’il ne peut voir. Il abandonne la lutte. Résigné, il arrête de se débattre. Il perçoit une lueur diffuse et une voix lointaine. Quelque chose glisse sur son visage… il s’attend au pire. Soudain, une lumière aveuglante le force à fermer ses paupières. Après que ses yeux se sont adaptés à la lumière vive, il les ouvre. Il est… dans sa chambre ! À terre, en pyjama, près de son lit, il sent la pression de son drap enroulé autour de son torse et de son cou.

Il tourne des yeux exorbités alentour. L’hologramme d’O vient de se matérialiser à ses côtés. Une jeune fille se tient debout et penchée au-dessus de sa tête. D’une main, elle tire sur le drap.

— Cette semaine, c’est la cinquième fois que tu me réveilles, en pleine nuit, en hurlant comme un écorché vif ! Ça suffit ! fulmine-t-elle en faisant de grands gestes.

Il grimace. Pitié, mes tympans ! Pourquoi crie-t-elle directement dans mes oreilles ?

— Arrête, Teri ! prononce-t-il difficilement tout en essayant de reprendre ses esprits.

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— Tu as encore fait le même cauchemar, n’est-ce pas ? Celui lié à cette nouvelle commande ? demande-t-elle sur un ton plus compatissant.

— Encore ? se plaint-il. Combien de fois faudra-t-il te dire que je ne veux plus en parler ?

— Mais moi, si ! argumente-t-elle d’une voix glaciale accompagnée d’un visage de marbre.

— Tu le fais exprès, ou quoi ? s’exclame-t-il. On a déjà trop attiré l’attention ! Ces rencontres avec Cléa font beaucoup trop de bruit ! Et tu sais ce qui arrive après… ce qui reste de ton cerveau quand il en a fini avec toi !

Au prix de grands efforts, il lutte contre la peur abjecte qui veut le soumettre.

— Peuh ! Ce sont des fables tout ça ! lâche-t-elle en haussant les épaules d’un air dédaigneux, mais sur un ton mal assuré. Et puis, si tu ne veux pas de ce travail, trouves-en un autre… mais vite ! Et je ne te parle pas de tes petits trafics pourris où tu débarques comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Je te parle d’un vrai boulot, avec de gros clients… qui paient bien ! Une commande que tu exécuteras tout en finesse, pour changer ! J’ai besoin de plus d’espace pour mes souvenirs. Si je dois en jeter certains, ce ne sera pas ceux avec maman et papa… mais ceux avec toi !

Elle est au bord des larmes et ses yeux injectés de sang révèlent l’angoisse qui veut s’infiltrer dans chaque fibre de son être.

— Aller, sois raisonnable Teri ! plaide-t-il en toute hâte pour essayer de calmer le jeu.

Dans le regard de sa petite sœur, il lit une telle détresse qu’il se sent coupable de l’avoir exposée à un tel stress.

— Sois raisonnable ! Tu sais bien que l’avance de Cléa n’est pas suffisante pour t’offrir l’espace de stockage dont tu parles, tente-t-il de la raisonner.

— Frérot, depuis que je vis avec toi, tu me rabats les oreilles avec cette rengaine. Accepte cette mission et une fois finie, prends le reste de l’argent ! clame-t-elle en martelant le sol du talon.

7

Elle lui tourne le dos et se dirige vers la porte d’un pas énergique. Elle claque des doigts. Le sas s’ouvre brutalement, laissant entrer dans la pièce — tel un raz-de-marée — le vacarme de la rue. Elle sort, claque de nouveau des doigts et le sas se referme dans un bruit de marteau s’abattant sur une enclume. Il détourne la tête. Les traits de son visage sont déformés par la grimace que sa migraine lui arrache.

— Ah ! Elle sait bien que je déteste quand elle fait ça ! O, je pense qu’il vaut mieux ne pas l’inquiéter plus en lui révélant ce qui est arrivé au passé de Cléa.

Il fait une pause.

— Rassure-moi, O. Elle n’est pas sortie dans la rue en pyjama kigurumi panda ?

— Si, Virgil.

— Suis-la de loin, veux-tu.

— Bien qu’elle sache se défendre et déteste que je l’espionne ?

— Fais juste ce que je te dis. Tu seras gentille.

Il saisit un casque qui traîne par terre. Il le tourne dans tous les sens en le fixant du regard, sans vraiment le voir. Bricolé de toutes pièces, l’appareil à l’air minable.

— Et pendant que tu y es, donne-moi mon diagnostic, s’il te plaît.

— Comment te sens-tu ? demande-t-elle avec sollicitude.

— Cela peut aller, répond-il sans conviction.

Les traits de son visage trahissent sa lassitude. Machinalement, il tend la main vers sa table de nuit qui n’est rien d’autre qu’un cageot en bois avec une toile cirée usée jetée par-dessus. Il y attrape une petite feuille de plastique ultra rigide sur laquelle est imprimée une photo holographique. On y voit une adolescente métisse, les cheveux bleus et les yeux noisette, un sourire radieux accroché au visage. Un homme est à ses côtés avec une main posée sur son épaule. Il est petit, trapu et porte une barbe poivre et sel. Il est vêtu d’un bermuda et d’une chemise à manche courte, tous deux en lin d’un blanc lumineux.

8

Ils sont debout sur une plage paradisiaque, avec une mer turquoise qui court à perte de vue derrière eux. Au loin, il y a une curieuse île à la forme ovoïde trop parfaite pour être le fruit d’une érosion naturelle…

— Je ne vois rien d’anormal dans ton organisme, déclare O au bout d’un moment.

— Et malgré tout, elle a réussi à m’inoculer un virus durant notre conversation, déclare-t-il un peu soucieux.

— Non ! Il n’y avait aucun moyen qu’elle y parvienne. Les défenses étaient à la limite de ce que nous pouvions nous permettre. Si je les avais poussées davantage, un tel déploiement d’énergie aurait attiré l’attention, ajoute-t-elle d’un air absent.

Virgil comprend que c’est depuis le fin fond de Paraxial dans lequel elle est immergée que sa voix lui parvient.

— Et j’y tiens encore moins que cette migraine atroce qui ne me lâche pas. Non, tout semblait normal… Pourtant, il y a bel et bien un truc qui cloche ! conclut-il avec pessimisme.

* * *

Telles des locomotives lancées à un train d’enfer, les idées tournent dans son crâne encore et encore… Virgil est allongé sur le sol de son appartement qui, à proprement parler, n’en est pas un. C’est un immense local technique où Virgil et sa sœur squattent le petit espace qui précède les rangées de transformateurs électriques. Ils ont emménagé tant bien que mal dans cet endroit qu’ils appellent malgré tout « chez eux ». Depuis le temps, ils sont habitués à cette chaîne qui coupe la pièce en deux et au panneau de danger de mort par électrocution qui y est suspendu. Ils se sont aussi accoutumés aux nuits de surtension, avec leurs éclairs qui zèbrent cette partie interdite d’accès.

Virgil ferme les yeux. Les mêmes images de Cléa défilent devant lui, encore et encore…

— Virgil, on cherche à te joindre, déclare O en apparaissant depuis Paraxial.

9

— Sais-tu de qui il s’agit ? demande-t-il, pour la forme.

— L’appel est masqué, mais ce n’est pas difficile à deviner…

Il soupire et acquiesce d’un signe de tête. Il met le casque sur son crâne et il se sent immédiatement soulevé du sol. Il s’incline lentement en arrière et se laisse glisser dans le monde virtuel.

* * *

Une statue de cristal est allongée sur un grand lit taillé dans un bloc de marbre blanc. On imaginerait plus cette représentation masculine sur un piédestal dans un musée que couché ainsi, à se reposer. Depuis de longues fenêtres horizontales placées juste en dessous du plafond surélevé de la pièce, les rayons pâles du soleil matinal descendent jusqu’à l’être évanescent. Tel un prisme, son corps diffracte la lumière, la change en arc-en-ciel et l’envoie danser sur les murs blancs. L’être de verre lève lentement son bras et avance sa main vers sa tempe endolorie qu’il entreprend de masser. Progressivement, ces doigts traversent la paroi translucide de son crâne pour disparaître dans la masse incolore de son cerveau. Dans celui-ci, trois formes géométriques virevoltent frénétiquement. Devenus invisibles, ses doigts les manipulent sans qu’on les voie : seuls les mouvements de son poignet et du dos de sa main trahissent l’opération en cours. Tout à coup, les formes s’emboîtent de manière imparfaite, tournent lentement sous ce nouvel assemblage avant de se détacher aussi subitement et de continuer leur essaim infernal. Elles s’immobilisent de nouveau dans une nouvelle composition improbable, pivotent doucement sur un axe voilé et se séparent encore.

Attraction, répulsion, séparation, alliance. Ce cycle occulte se répète dans des phases de plus en plus courtes, dans des mouvements de plus en plus rapides. Enfin, le trio s’est uni pour former un assemblage parfait. Celui-ci tourne sur lui-même en mouvements complexes et saccadés.

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Sa vitesse s’accroît jusqu’à devenir vertigineuse et produire un sifflement qui s’intensifie. L’ensemble devient une sphère vibrante. Soumise à des forces colossales, la bille produit une lumière astrale. À peine née, cette étoile meurt consumée par sa propre vélocité.

Il ne reste derrière elle qu’une minuscule sphère bleue, dépouillée de son enveloppe, suspendue comme une bulle dans le crâne de l’homme transparent. Un large sourire se dessine sur son visage… C’est la clef ! La bulle grandit, engloutit sa tête puis son corps puis croît jusqu’à inonder la pièce. Glamarian plonge dans Paraxial.

Pourquoi cette nostalgie ? s’étonne-t-il en essayant de saisir ce souvenir appartenant à un autre temps et à un monde depuis longtemps disparu. Ah, nous y sommes… Une comptine.

L’eau bleue inonde mon esprit

L’eau tourne et vrille dans mon crâne

Elle s’étire et se contracte

Se tord et se délie

Et emporté dans sa ronde

Je tourne moi aussi

* * *

Virgil descend lentement vers un minuscule îlot de sable. Ses pieds nus se posent sur un disque de pierre fortement érodé et éclaté en gros fragments. Autour de l’îlot, une mer sans profondeur court à l’infini. Une colonne d’eau s’en élève. La masse liquide s’affine pour former une silhouette.

— O, s’il te plaît, indique-moi la direction à suivre, lui demande-t-il poliment.

D’un grand geste, elle fait émerger un petit chemin de sable.

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En deux enjambées, il l’a parcouru. En lévitation au-dessus de la surface miroitante, elle se déplace silencieusement. Elle fait un autre mouvement et un nouveau banc de sable prolonge le premier. Au bout de celui-ci, la silhouette d’une femme se matérialise. Bien que son visage soit flou, on y devine facilement les traits de Cléa. Elle ne fait plus beaucoup d’efforts pour se cacher. Et, pourquoi s’en faire ? Elle a tous les atouts en main !

— Bonjour, qui est-ce ? demande-t-il, pour la forme.

— Bonjour, c’est Cléa ! Allez-vous bien, Virgil ? Vous avez une mine affreuse, lâche-t-elle avec une pointe d’ironie. L’idée du voyage vous stresse-t-elle donc à ce point ? ajoute-t-elle cette fois-ci avec tous les accents de la sincérité.

— Vous savez, je n’ai pas encore… En fait, je veux dire que j’ai besoin de plus d’informations pour me décider. Le casque que je suis censé récupérer me semble différent de celui dont vous m’avez envoyé les plans.

Tous deux savent bien qu’il s’agit d’une tentative grossière du jeune homme pour changer de sujet. Cependant, Cléa a l’air réellement surprise.

— Oui ? Eh bien… il nous faudra effectivement l’examiner sur place, admet-elle après un moment d’hésitation. C’est vrai qu’il a sûrement été modifié… depuis le temps.

Elle réfléchit brièvement.

— Je suis contente que vous soyez aussi pointu sur le sujet. Cette attitude vous sied mieux, le complimente-t-elle avec un sourire doux et sincère.

— Le casque appartenait-il à votre père ? demande Virgil.

— Oui, effectivement. Avant de nous quitter, il a modifié son testament d’une manière tout à fait surprenante pour l’inclure dans mon héritage, laisse-t-elle échapper dans un murmure. Comprenez-vous ? C’est pour cela que je vous rejoindrai sur Fhunka… pour découvrir ce qui s’est réellement passé. Sa disparition soudaine a laissé un bien trop grand vide dans nos cœurs et bien trop de questions sans réponses, souffle-t-elle tristement.

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Pour un court instant, ils se taisent.

— Je suis désolé, toutes mes condoléances, déclare-t-il avec compassion tout en fixant ses pieds, embarrassé.

— Je vous remercie. Prolongeons cette conversation ailleurs, si vous le voulez bien ? Il vaut mieux être prudent.

Le ton paisible de la jeune femme calme provisoirement les inquiétudes du jeune homme.

— Oui, bien sûr.

Un monde différent apparaît devant lui. La mer est d’abord bue par le sable qui se transforme en carrelage constitué d’hexagones et de carrés en pierre. Éclatant les carreaux qui se trouvent sur leurs passages, des rangées de colonnes de style maure en émergent en grandes quantités. Enfin, en haut des innombrables piliers, des voûtes plafonnent le tout.

Dans une des allées de colonnades qui font maintenant face à Virgil, Cléa est assise en tailleur. Son torse nu et sa tête sont dissimulés par des drapés safran qui tournent à toute allure. Au milieu du tourbillon de tissus, seuls ses yeux sont visibles. Elle porte un pantalon bouffant de style arabisant.

— Cléa, comment avez-vous perdu vos souvenirs… qui me dit que je ne subirai pas le même sort, si cela tournait mal ? s’enquiert-il, sur un ton incisif.

— Voyons, Virgil, quel raisonnement vous avez là. Nous ne sommes plus à l’âge des ténèbres pour que j’entende des bêtises pareilles. Vous êtes quelqu’un d’intelligent. Utilisez donc vos petites cellules grises, lui conseille-t-elle tout en tapotant sa tempe avec son index pour illustrer ses propos.

Il sursaute et trouve que cette brimade est d’une grande injustice.

— Quoi ? Mais, c’est vous qui… proteste-t-il alors que la surprise l’empêche de finir sa phrase.

— Passons sur ce que j’ai dit, lance-t-elle avec une petite moue friponne pour l’amadouer.

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— En tout cas, je ne passerai pas sur le fait que je n’ai pas encore accepté la mission, objecte-t-il d’un air le plus renfrogné possible. Vous n’aviez pas le droit de m’y forcer.

— Pas encore accepté ? Aurais-je mal compris…

Elle examine, dans le creux de sa main, des informations qui y palpitent en bondissant dans tous les sens.

— Oui, c’est cela ! Vous avez déjà dépensé toute l’avance que je vous ai donnée. Vous avez donc accepté la mission, conclut-elle dans un verdict sans appel.

Il blêmit et un silence pesant s’installe.

— Écoutez Virgil… Vous avez une mine affreuse et vous êtes à bout de nerfs, diagnostique-t-elle avec une douceur dans la voix qui atteste de son intérêt pour sa santé. Une bonne nuit de repos vous ferait le plus grand bien. Je vous promets que celle que vous passerez en vol sera une des meilleures que vous aurez eues depuis longtemps. Je parle du sommeil du juste ! Celui gagné, après avoir fait le bon choix… après votre départ, précise-t-elle d’un air entendu.

Elle le regarde intensément et le stress de Virgil devient encore plus visible sur les traits tirés d’un homme qui n’en peut plus. Il penche la tête, autant pour acquiescer que pour avouer sa défaite.

— Il était convenu que l’avance versée couvrait l’achat de vos billets. Malgré tout, je viens de réserver le vol pour la lune de votre planète et celui du long courrier, le plus rapide dont on puisse rêver, qui vous conduira sur la lune de Fhunka. Et pour finir, celui de la navette qui vous déposera sur cette planète idyllique. Après un voyage d’à peine trois mois, vous serez arrivé en ce lieu paradisiaque. Quelques jours plus tard, je vous y rejoindrai. C’est la dernière chose que vous obtiendrez de moi avant le payement final, une fois votre mission accomplie. Refusez… et vous devrez me rembourser le tout, le défie-t-elle.

Il se rapproche d’elle et les foulards se mettent à tourner plus rapidement. Il plonge ses yeux dans les siens pour essayer de deviner ce qu’elle a derrière la tête. À son plus grand désarroi, il constate qu’elle ne laisse rien transparaître de ses émotions.

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Ce n’était pas ce qu’il recherchait, mais ses tentatives pitoyables pour la percer à jour la font sourire. À travers les foulards voltigeants, il entraperçoit ses dents d’un blanc éclatant. Il ne décèle aucune malice dans son expression paisible et amicale. Au moins, sait-il lire cela.

Soudain, Cléa et Virgil sursautent lorsque la foudre claque en faisant vibrer l’air autour d’eux. D’un geste souple, la jeune femme saute sur ses pieds. Abasourdis, ils constatent qu’un éclair fuse tel un missile dans leur direction. L’arc électrique éclate au passage plusieurs colonnes avant de s’écraser près d’eux dans un bruit étouffé d’explosion. Instinctivement, ils se courbent en plaçant leur bras devant leur visage pour se protéger du souffle, de la poussière et d’éventuels débris ; les voiles autour de Cléa se plaquent sur son torse, telle une armure de tissus. Lorsqu’ils se redressent, une colonne de fumée tourne lentement sur elle-même à l’endroit de l’impact. Une figure monstrueuse en émerge, telle une nouvelle définition du mot « cauchemar ». Haute de plus de trois mètres et d’une carrure impressionnante, l’être difforme est d’une pâleur cadavérique. Sa mâchoire disproportionnée, avec ses dents acérées qui dépassent par endroit, glace le sang. Virgil, pâle comme un linge et tremblant, voit l’horreur les fixer avec sa douzaine de petits yeux rouges remplis de haine. Il fait un pas dans leur direction. Spontanément, Virgil s’interpose entre la créature et la jeune femme. Il doute de la sagacité de son attitude. Aussi dérisoire que soit le rempart de son corps, il lui est plus insupportable d’en priver Cléa que de subir la sauvagerie de l’horreur incarnée qui se dresse devant lui.

Tout à coup, dans un grésillement, apparaît une seconde silhouette éblouissante, plus petite, qui s’interpose entre eux et la vision d’épouvante. Son intensité lumineuse empêche de voir correctement son visage. On y devine pourtant un homme barbu, d’une cinquantaine d’années. L’homme tend résolument sa main. Le monstre difforme se fige un instant avant de faire un pas hésitant en avant.

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Soudain, dans un silence absolu, de prodigieuses ondes sonores jaillissent de la main du nouvel arrivant. Elles frappent violemment l’horrible créature. Touché de plein fouet, il est projeté telle une météorite. Brisant les colonnes de pierre qui se trouvent sur sa route, il disparaît au loin en laissant derrière lui une longue traînée de poussière, comme la queue d’une comète, ainsi qu’une quantité considérable de débris au sol.

— Je vous retrouve là-bas ! crie Cléa à Virgil.

Il se retourne. Elle est déjà partie. Il se tourne vivement pour voir l’énigmatique barbu. Lui aussi s’en est allé. L’endroit est de nouveau calme. Les colonnes s’estompent une à une pour laisser place au local technique aménagé en appartement.

* * *

Virgil est allongé sur le sol. Sous ses paupières fermées, ce sont les mêmes images qui se forment, encore et encore, et dans son crâne les mêmes idées qui tournent comme des locomotives lancées à un train d’enfer.

— Je donnerais n’importe quoi pour que cela s’arrête, se plaint-il tout haut dans la pièce vide. Accepter cette mission est sûrement le seul moyen de nettoyer mon organisme de ses cauchemars. O, prépare mon départ. Finalement, j’y vais…

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2 — La lune qui suinte le rêve

VIRGIL AVANCE dans un long couloir froid et sans âme. Déambulant au sein du spatioport lunaire en orbite autour de sa planète natale ; il en avait emprunté tant, et tellement similaires, qu’il a la fâcheuse impression de tourner en rond. Enfin, il débouche sur le hall central. Il parcourt l’endroit du regard. C’est une grande salle d’attente. À son centre, quelques voyageurs s’entassent devant un comptoir en acier zingué. Un robot barman avec ses six bras tentaculaires y sert des boissons. Malheureusement, aucun des clients ne peut s’asseoir à l’une des petites tables rondes disséminées autour du comptoir puisqu’elles sont toutes occupées par des employés du satellite. Bizarrement, ces derniers ne consomment rien. Si les tables n’ont pas de chaises, c’est que les techniciens n’en ont pas besoin. En effet, ils sont suspendus par le dos à un caisson, lui-même fixé par un bras métallique. Le bras est accroché à un des rails aériens qui quadrillent chaque mètre carré des plafonds du complexe.

Virgil croit se souvenir qu’on lui avait dit qu’ils se nomment des rêveurs. Cela aurait un rapport avec les brumes qui courent sur cette lune, leur lieu de travail.

À l’époque, il n’avait pas vraiment compris l’explication et ne se souvenait pas avoir demandé qu’on éclaire sa lanterne.

L’accoutrement des techniciens est aussi sale et usé que s’ils revenaient d’un champ de bataille. Un casque stahlhelm renforce cette impression de tenue militaire. Sous leur casque, une visière intégrale ferme le tout hermétiquement. Au travers de celle-ci, on entraperçoit un masque respiratoire d’où sort un long tube flexible relié au caisson dans leur dos. Une cape en cuir, couvrant leurs épaules et omoplates, est maintenue par deux attaches justes sous leur col droit renforcé. Un grand tablier en cuir, qui semble recouvrir un plastron en métal, apparaît sous un manteau long à double boutonnage en croisé. La plupart des rêveurs ont laissé leur pardessus ouvert. Ils en ont aussi remonté les deux pans avant pour accrocher les extrémités un peu plus haut sur le vêtement. Ils portent des pantalons garance en toile plastifiée. De grosses bottes de spationaute, fermées par de larges bandes velcro, complètent leurs combinaisons. Bizarrement, leur accoutrement dépareillé leur donne une allure grotesque et inquiétante à la fois.

Virgil remarque avec dégoût diverses formes ésotériques glissées le long de leurs bras. Elles passent au travers des tubes flasques semi-transparents qui relient leurs caissons aux paumes de leurs mains gantées. Malgré lui, l’image répugnante qui vient à l’esprit du jeune homme est celle de caillots de sang géants sillonnant des veines difformes. Même lorsqu’ils apparaissent dans leurs mains, il est impossible de deviner à quoi ces objets étranges peuvent servir. Les rêveurs, quant à eux, les regardent d’un air absent avant de les laisser repartir vers leur caisson.

* * *

Virgil se laisse porter par le tapis roulant qui se traîne péniblement dans un couloir reliant le coeur du spatioport à une des rampes de lancement. De chaque côté, de longues baies vitrées offrent un panorama saisissant de la Lune.

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À l’extérieur, la totalité de la surface de l’astre est recouverte de gros câbles entremêlés. Suintant de ceux-ci, de curieuses brumes montent de l’enchevêtrement touffu. Un court instant, elles restent suspendues, avant de s’élancer dans des courses folles à la surface de la lune informatique. À force de regarder, il distingue aussi des formes aux couleurs passées s’élever du sol en se tordant et en s’étirant. Au loin, des êtres bien réels, des rêveurs, semblent se débattre entre les amas de câbles et les formes vaporeuses montant des brumes.

— Trop de données, murmure Virgil entre ses dents. Cette pauvre vieille lune en est pleine à craquer !

Soudain, un grand nombre d’images et de vidéos s’élèvent. Lentement, elles se mettent à tourner. Il tourne la tête et comprend l’ampleur du phénomène. Le spatioport tout entier est dans l’oeil d’un gigantesque cyclone numérique. Ce dernier est constitué de strates cylindriques qui ont le spatioport pour axe central. Ce phénomène offre un spectacle d’une grande beauté et d’une majesté intimidante. En voyant le cyclone se déplacer, Virgil ne peut réprimer un frisson. Voilà à quoi mène de lire trop de fables abracadabrantes sur ce genre d’anomalies. Ses colossales parois viennent à la rencontre du couloir où il se trouve. Lorsque les fichiers qui le composent passent au travers de la première baie vitrée, ils émettent un petit grésillement et ralentissent leur course. Une fois dans la passerelle, les vidéos qui étaient restées muettes dans le vide spatial sont enfin libres de brailler leurs contenus cacophoniques. Au contact de l’air du couloir, certaines des images, jusque-là figées, s’animent tandis que d’autres se changent en hologrammes. Une fois ressorties de la passerelle, pour rattraper le temps perdu, les particules du cyclone reprennent de plus belle leurs courses folles.

Tout à coup, une voix attire son attention. Sa clarté et sa force la font émerger de la masse discordante. Malheureusement, à cause du flot qui gronde autour de lui, il ne parvient pas à en identifier la source. Pas de doute sur un point cependant : il s’agit d’une jeune fille dont les intonations sont proches de celles de Teri.

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— Il m’a confiée à la bibliothécaire… elle est gentille, mais ce n’est pas pareil.

Traquant la voix qu’il pense familière, Virgil se tourne dans le mauvais sens et la vidéo passe dans son dos.

— Oui, il est parti ! J’espère qu’elle sait ce qu’elle fait, lance-t-elle sur un ton inquiet.

Il n’arrive pas à croire que ces mots étranges sont ceux de sa petite soeur. De plus, sa raison rejette le support contre nature sur lequel ils voyagent. Au moment où il fait volte-face, ils fuient la passerelle.

— Teri ? s’exclame-t-il bien qu’il sache pertinemment qu’elle ne peut pas l’entendre.

Maintenant que la vidéo qui la porte est hors du

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Il n’y a plus ni repère ni espace

Il n’y a plus ni repère ni temps

Mon corps s’éloigne de la lumière

Mes paumes sont tournées vers le néant

J’avance vers un mystère

Je progresse lentement

Dans un instant, je m’en écarterai

Mais ce n’est pas encore le temps

Je chute à l’infini

Je tombe en longues secondes

Mais ma vie ne me donnera pas le temps

D’atteindre le sable blanc


Un vague d'émotion et d'aventure vous attend !

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A mon sujet

Pour moi, le plus immersif dans la science-fiction est sa capacité à être un miroir intérieur.

C'est donc ce que je vos propose avec mon roman Plonger le regard dans son reflet sur l'océan et y voir d'étranges choses, un récit mûri au fil du temps.

Mon récit chemine entre des fragments de vie, non pas par les événements, mais par les images que les émotions ont gravées dans mon cœur.

Depuis des années, je développe une écriture où se mêlent récit, poésie et explorations kaléidoscopiques de l’esprit.